C’est comme ça qu’ça s’passe dans l’temps des fêtes !
En tout cas, c’est comme ça qu’ça s’passe dans ma famille, à la fin des années 50, au 296 de la rue Manning, à Verdun.
Laissez-moi vous raconter…

Deux semaines avant Noël, mon père marchande notre sapin chez le vendeur qui, chaque décembre, installe son stand au coin des rues Richard et Verdun. Quand le monsieur — exaspéré — accepte enfin de soustraire 25 cents de la piastre qu’il s’obstinait à demander, mon frère Robert et moi — gênés — agrippons notre arbre et le traînons jusqu’à la maison.
Dans le hangar, mon père coupe la base du tronc bien droit à l’aide de son égoïne avant de le clouer à un bout de planche taillé en rond. Semant des aiguilles partout sur son passage, il transporte notre sapin du hangar à la cuisine, puis tout le long du couloir jusqu’au salon, et là, dans le coin près de la fenêtre, il érige le roi des forêts dans une chaudière qu’il bourre ensuite de charbon.
Petit à petit, les branches se déploient sous l’effet de la chaleur. Complètement dégelées, elles finissent par couvrir un bout du sofa et la moitié de la télévision : c’est mon signal pour décorer.
Je place chaque ornement avec minutie, sans me hâter, afin d’étirer le plaisir et de ne pas accrocher toutes les boules rouges du même côté. Les personnages de la crèche — leurs membres recollés avec du Cutex — sont disposés solennellement au pied de l’arbre sur du papier crêpé imitation roche de grotte. Dès que nos trois bas de laine, à mes frères et moi, sont épinglés aux rideaux de cretonne, j’éteins le plafonnier pour voir scintiller mon chef-d’oeuvre dans la lueur de la lampe torchère.

Commence alors l’interminable attente.
14 longues journées à errer… à rêvasser…
à gigoter sur mon banc d’école.
14 longues soirées à errer… à rêvasser…
à regarder ma mère fabriquer des beignes,
des gâteaux, des cretons et des tourtières.
Et voici qu’arrive la veille de Noël — yesssss !
Fébriles dans nos pyjamas de flannelette, mes frères et moi assistons au rituel du Flacatoune.
Les bouteilles sont alignées sur la table de la cuisine. Mon père, son crâne chauve suant d’anticipation, vide des portions bien mesurées de Black Velvet, de Beefeater, de Québérac blanc et de Canada Dry dans une grosse cruche en verre surmontée d’un entonnoir. Dans un moment de silence solennel, il ajoute à cette mixture une cuillerée à thé de cassonnade avant de visser le bouchon, de brasser la potion, de déboucher la cruche, et de s’envoyer un premier verre derrière le gorgoton.
Se râclant la gorge avec approbation, il se paye un deuxième verre… un troisième… un quatrième… pour éventuellement — l’oeil vitreux et le teint cramoisi — nous interpréter Les fraises et les framboises sur son harmonica, après quoi nous nous couchons.

C’est le matin de Noël que nous déballons nos cadeaux.
Je ne trouve jamais mon poney, mais j’ai toujours de belles surprises. Il y a bien sûr des camions Tonka pour mes frères, une boîte de chocolats Lowney’s pour ma mère, et de la lotion Aqua Velva pour mon père.
Dans l’après-midi, on fait du popcorn et on regarde le film Heidi à la télévision.
Shirley Temple… non, mais quelle voix ! Quel talent ! Et quelle émouvante performance lorsque, kidnappée par une vieille femme hideuse qui l’emmène dans une carriole tirée par un cheval endiablé, Shirley, hystérique, crie de sa voix stridente «Grandfather ! Grandfather !» à son grand-père qui court derrière — frisant l’apoplexie — dans un ultime effort pour sauver l’enfant qu’il a tant détesté au début du film.
Les larmes me montent aux yeux.
Mais je me rends vite compte que je suis la seule dans le salon à être émue de la sorte. Mes frères ont préféré retourner jouer dans leur chambre ; mon père ronfle dans son fauteuil, un verre vide dans la main gauche, une cigarette éteinte dans l’autre ; et ma mère, sifflant allègrement, s’active à son poste pour réchauffer patates, dinde et petits pois de la veille.
Ce ne sera pas long qu’on va manger et se coucher.
À ma grande déception, la magie s’est déjà envolée.
Joyeux Noël !

Paix & Amour







