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26 mai 2010

Lettres d’amour

La semaine passée — du 14 au 23 mai — j’ai tenu compagnie à mes petits-fils et leur jeune chienne Molly pendant que leurs parents (mon fils et ma belle-fille) étaient partis s’amuser en Jamaïque.  Ya mon!

J’avais apporté quelques livres afin d’occuper mes soirées, parmi ceux-ci La renarde et le mal peigné Fragments de correspondance amoureuse 1962-1993.

La renarde et le mal peigné

Il s’agit de lettres retrouvées dans les archives privées de Pauline Julien et Gérald Godin, deux icônes qui ont marqué l’histoire culturelle et politique du Québec.

Voici deux extraits qui m’ont particulièrement touchée :

Trois-Rivières, le 20 quelque chose août 1962

Ma soeur, mon âme, mon destin, mon noyau

Voilà que la peur te prend, engagée dans tant de routes à la fois. Ici c’est l’automne et mon égoïste coeur de jeune homme léger pense à l’automne qui vient. Le ciel est plein d’étoiles ce soir, car je t’écris ce soir et non cet après-midi comme je te l’ai dit au téléphone. Je porte longtemps cette lettre en moi avant de l’écrire.

Tu as peur, et moi je m’efforce de n’avoir pas peur, de ne pas me laisser emporter par la peur, de ne pas être balayé par tes impulsions, de rester moi-même devant ta force ou la force de tes sentiments, et la force de nos sentiments, au bout du compte. Depuis le début, d’ailleurs, je n’ai pas reculé, c’est toi qui as avancé, sauf peut-être pour cette fin de semaine dernière où j’ai senti quelque chose que je sens encore mais que je maîtrise et dont j’ai peur qu’il ne porte atteinte à mon être menacé.

Car je ne veux pas aller à Montréal pour te faire plaisir et à mon détriment. Je veux aller à Montréal parce que je veux te voir. Et même si je songe par exemple à aller te voir dans deux jours, si tu me le demandes avec insistance, je vais me sentir forcé et j’irai malheureux. Ne m’en veux pas. Je suis comme ça et ça ne change rien à mes sentiments pour toi.

Pourquoi t’ai-je aimée tout à coup? Je ne sais pas au juste, mais je t’en prie ne deviens pas égoïste, sous prétexte que je t’aime, ne va pas m’astreindre, tu comprends. Je te dis ça avec tendresse, comme si nous étions au lit tôt le matin assistant au réveil de la rue Saint-Marc. Vous êtes le feu, je suis peut-être le bois qui a un peu peur de vous. Il faut tellement tout embrasser de la vie, ne pas se buter sur une seule chose, c’est le secret de la paix et c’est cette paix que je veux vous donner, plus que tout le reste, car je passerai et cela restera, car les êtres passent et les sentiments restent.

Je ne veux pas ne faire que passer, c’est évident, mais cette paix que j’ai, je crois, acquise est fragile, c’est sa marque. Je la veux conserver et vous amener à la même. En voiture, l’autre jour, en partant de chez vous, vous n’aviez pas la paix et pourtant j’étais là, comme quoi la paix est intérieure et ne tient pas à un ou des autres.

Mais peut-être cette paix sera-t-elle une trahison de votre tempérament. Même si je ne le crois pas au fond. Je pense par exemple à vendredi soir dernier, je devais avec vous aller voir Richard III et j’avais peur, vraiment peur de vous annoncer que je ne pourrais y être. À ma grande surprise, vous avez réagi comme si de rien n’était. Vous m’avez semblé comprendre et ne pas insister. Quand vous insistez, j’ai une mauvaise peur, non pas la bonne peur que donne un amour qui vient au monde, mais la mauvaise, celle qui me réduit.

Ici, le déménagement recommence. Je remets pour la centième fois, ce me semble, mes livres dans leurs caisses, j’en ai assez, je voudrais m’établir quelque part jusqu’à la fin de mes jours, me caler confortablement quelque part et de là lancer quelques fusées de par le monde. Mais peut-être faut-il un «milieu» pour lancer des fusées, peut-être faut-il être à l’heure qu’il faut, parler de ce qu’il faut, suivre un mouvement quelconque, auquel cas mes fusées m’exploseront au visage, tout simplement, comme les excellents poèmes de Clément Marchand que je découvre et toutes leurs beautés ont pourri sur place et lui avec, malgré tout, malgré qu’il était jeune comme moi, qu’il a obtenu le prix David, etc. Ça me fait un peu peur cela aussi, et aussi l’automne qui sera froid et aussi vous qui de temps en temps vous conduisez mal, êtes, pour reprendre l’expression de je ne sais plus quand, «tristement conne».

Mais je vous aime quand vous êtes une adulte et ne reconnais plus quand vous me faites croire à moi-même que je suis une espèce de monstre sans-coeur quand j’ai peur de vous faire de la peine et que je force ma vie dans un sens qui me plairait peut-être s’il m’était naturel et me serait peut-être naturel si on ne m’y forçait pas. Tout ceci et je conclus peut-être n’irai-je pas vous voir jeudi. Je dois retrouver ma paix. Je dois être seul quelques heures.

Je vous embrasse, je m’ennuie de vous.
Soyez heureuse et paisible.
Je t’aime presque tout à fait.

Gérald

petit oiseau

Octobre 1962

Cette espèce de cure de silence et un peu d’éloignement où vous semblez vouloir vous plonger, que je comprends mais que j’avoue avoir grand-peine à respecter… Chaque particule d’air me souffle votre nom, et chaque mot ou note qui sort de ma bouche à l’instar de tous a votre nom comme palier de départ.

C’est idiot — d’ailleurs je ne sais plus rien — d’ailleurs s’agit-il de penser ou d’agir — depuis des huitaines de jours mon travail — c’est-à-dire je me sens vide dans mon travail.

Bref comme imperceptiblement nous changeons — et si violemment que j’en reste bouche bée.

Au hasard je viens de relire probablement la plus belle lettre que vous m’avez écrite (peut-être sont-elles belles toutes). Je veux m’étonner, m’arrêter pour le moment devant celle-ci seule, qui est datée du 20 quelque chose août — qui se termine

Je vous embrasse
Je m’ennuie de vous
Soyez heureuse et paisible
Je t’aime presque tout à fait
Gérald

Je ne sais pas trop ce que je vais te dire encore — en relisant cette lettre. Je pense à nos colères, nos réconciliations, à mes peurs — suivies des compréhensions — à ces tas de choses auxquelles je voudrais participer avec toi — et puis ce temps qui m’échappe, qui éloigne — cette profondeur qui semble s’être installée en nous… Et puis tout à coup, un mot, une insistance, incontrôlable — mais lucide — et nous voilà chacun à notre pôle. Tu me dis «ma paix acquise et fragile, que je veux conserver — mais vous amenez à la même».

Le pire des «péchés de l’amour» est sûrement celui d’enlever la liberté, d’astreindre. Mais à quoi, je ne dirai pas sommes-nous!! Mais suis-je soumise à une entente exceptionnelle! Mais qui exclut les sources de joie du côte à côte. Je t’explique mal — je voulais simplement te dire mon étonnement devant cette lettre légère, lucide, amoureuse — presque neuf mois d’écoulés. Il me semble qu’il y a beaucoup de courage, des lâchetés — et du courage encore. Mais là, je ne sais plus. Il me semble que pour un long temps, des semaines, des heures, des secondes, il sera impossible de désirer quelque chose — d’oser vous proposer un geste.

Loin et près — les alternances ne sont pas assez régulières.

J’ai eu probablement trop de désirs.
Fleur forte ou fragile.
Vos notions de l’amour sont si uniques.
Est-ce que vous aimeriez que l’on vous perde de vue?

Frère, âme noyau destin.
Et source qui me fait fontaine
douce, murmurante fondue en toi.

Porte-toi bien, beau navire.

Encore un peu Moi.
Pauline

petit oiseau

Retrouvez-les en entrevue avec Robert Guy Scully :
Gérald et Pauline unis dans l’engagement
.
gazon

25 avril 2010

Souper avec Louis-Ferdinand Céline

Classé dans exTRAIT du jour, rituels

Depuis que je vis seule — ça doit faire quasiment douze ans –,
j’ai pris l’habitude de lire en mangeant.

couverture magazine littéraire Louis-Ferdinand Céline

Ce soir, le magazine littéraire HORS-SÉRIE No 4 – 4e TRIMESTRE 2002 — un numéro entièrement consacré à Louis-Ferdinand Céline – a eu l’honneur d’accompagner ma soupe aux légumes.

Pour ceux et celles qui se demandent pourquoi je lis une revue qui date de 2002, c’est parce que ma bonne amie Céline (coïncidence!) me refile régulièrement des piles et des piles de magazines et il arrive que certains d’entre eux aient été entreposés pendant plusieurs années.

SOUPE AUX LÉGUMES AVEC LOUIS FERDINAND CÉLINE

Voici donc un extrait, Céline vivant – Chronologie, signé André Derval :

1894 — 1899. Louis Destouches naît le 27 mai 1894 à Courbevoie, en région parisienne, dans l’appartement attenant au magasin de modes et lingerie tenu par sa mère, Marguerite. Son père, Fernand Destouches, est employé comme correspondancier dans une compagnie d’assurances, Le Phénix (devenue «Coccinelle-Incendie» dans Mort à crédit). Il est baptisé le 28 mai ; sa marraine est sa grand-mère maternelle, Céline Guillou, et son parrain, son oncle maternel, Louis Guillou.

Il est immédiatement placé en nourrice dans l’Yonne, à Voisines. Un an plus tard, il est rapproché du domicile de ses parents et envoyé en nourrice à Puteaux, rue des Valettes : il y reste deux ans.

En 1897, après de mauvaises affaires, les Destouches liquident le magasin de Courbevoie et s’installent rue de Babylone à Paris — Louis les rejoint ; sa mère est retournée travailler comme vendeuse dans la boutique de Céline Guillou, puis chez un chapelier. En novembre 1898, ils déménagent rue Ganneron dans le 18e arrondissement, puis en juillet 1899 au 67, passage de Choiseul («passage des Bérésinas» dans Mort à crédit), où Marguerite Destouches reprend une boutique d’«objets de curiosité».

Allô l’amour maternel…

Ça m’a touchée, même attristée, d’apprendre que Céline a été «placé» dès sa naissance et qu’il a vécu les trois premières années de sa vie séparé de ses parents. En tout cas, sa mère était émancipée pour l’époque. Et la famille avait la bougeotte!

bordure rouge jaune verte

17 septembre 2009

exTRAIT du jour (1) – ma mère

« exTRAIT du jour » est une nouvelle série
qui débute aujourd’hui.

Faut surtout pas se fier au titre — ces billets
ne seront que sporadiques.

Qu’il s’agisse d’extraits de livres, de chansons, de poèmes ou, dans le cas présent, de notes personnelles, j’espère qu’ils sauront provoquer des réflexions et, bien sûr, des commentaires!

Voici donc ce que j’ai trouvé ce matin — au cours de ma
purge-papier
— dans un de mes vieux cahiers…

Vieux cahier de notes 1995

Ma mère cuisinait des beignes, des mokas, du sucre à la crème, et des biscuits aux pépites de chocolat ; des confitures aux fraises, aux framboises, aux bleuets, et aux mûres lorsqu’il y en avait ; de la compote, des tartes, et de la gelée aux pommes ; des tartes au sucre, à la ferlouche, et au citron couvertes de meringue ; du pain, des tourtières, des grosses dindes bourrées de farce ; du ketchup vert, du ketchup rouge, des betteraves sucrées, et des p’tits cornichons salés ; des patates pilées, des patates frites, des patates au four ; de la purée de navet, du chou bouilli, des carottes en allumettes et des carottes en rondelles ; du steak, des chops de porc frais ; du pâté chinois, du macaroni à la viande, du ragoût de pattes de cochon ; du jambon badigeonné de sauce moutarde et piqué partout de clous de girofle.

Ma mère faisait du ménage, du repassage, du reprisage, et du lavage à la main étendu dehors en plein hiver ; elle peinturait, décapait, tondait, et plantait des fleurs en avant et des tomates en arrière ; elle sciait du bois, pelletait la neige, et pelletait du charbon pour chauffer la fournaise.

Ma mère marchait des milles par jour, aller-retour,
beau temps mauvais temps, advienne que pourra.

Ma mère était une femme dépareillée.
Ma mère ne m’a jamais bercée.

Dessin de clôture avec fleurs