Ma mère était toujours occupée à faire ses tâches ménagères.
Elle ne s’arrêtait jamais, à part quand c’était le temps de me
nourrir, de me laver, ou de me coucher.
L’été, elle m’installait sur une couverture, dans le jardin,
et elle me laissait comme ça, assise avec les tomates.
J’ai passé beaucoup de temps assise pendant
les premiers 18 mois de ma vie.
Et c’est là que j’ai commencé
à m’ennuyer.
Le Monde a beau être en guerre depuis plus de trois ans, la vie – elle – continue. Le 1er février, la Russie troque son calendrier julien contre le calendrier grégorien. Le 6 février, Gustav Klimt meurt. Le 19 mars, le Congrès américain adopte l’heure avancée de l’est – qui entrera en vigueur le 31 du même mois – et le 29 marque la naissance de Sam Walton, fondateur de Wal-Mart.
Le 6 avril – un samedi matin plutôt frisquet mais ensoleillé, avec quelques passages nuageux – Meldrude se résigne à faire face à la musique : après cinq mois, le bébé est collé pour rester, aussi bien l’accepter, que Votre volonté soit faite, bon Dieu de bon Dieu, elle est enceinte.
Installée à la table de cuisine où elle désosse avec ardeur les pattes de cochon pour le ragoût du souper, Meldrude coupe et poignarde la viande avec une furie renouvelée quand vient le moment d’annoncer la nouvelle à son mari. Théodore, craintif, silencieux, effacé, qui voit s’épaissir depuis quelques semaines la taille de sa femme, tousse un bon coup avant de quitter sa chaise berçante et passer le plus vite possible devant la table pour aller mettre une bûche dans le poêle.
Meldrude détache son attention de ses pattes de cochon le temps de lancer un regard dur, dégoûté, en direction de son mari, voulant à tout prix lui faire comprendre à quel point elle lui en veut pour ce maudit lundi soir (le 26 novembre 1917, elle s’en souviendra toujours) lorsqu’il est rentré complètement bourré d’avoir fêté la création de la Ligue nationale de hockey. Ce n’est pas l’état d’ébriété de son mari qui l’a dérangée. Non. C’est le fait qu’il lui ait demandé, avec son air de chien battu et ses yeux remplis de larmes, de lui accorder la faveur qu’elle s’évertuait à lui refuser depuis trop longtemps, elle le savait bien, depuis au moins six mois, si elle avait bonne mémoire. Meldrude, se sentant soudainement coupable, a fini par accomplir son devoir conjugal.
Le 2 mai, General Motors devient propriétaire de la Chevrolet Motor Company du Delaware. Dans la nuit du 16 au 17 juillet, l’Empereur Nicolas II de Russie et sa famille sont exécutés à Iekaterinbourg. Le 18 juillet, Nelson Mandela vient au monde.
Quand arrive le mois d’août, la grippe espagnole est rendue au stade de pandémie ; on déplore des centaines de milliers de morts à travers la planète. Meldrude, déjà très dédaigneuse de nature pour tout ce qui est bibittes et microbes, a pris l’habitude de passer le plus clair de ses journées dans le bain, trempant dans de l’eau tiède à laquelle elle ajoute une demi-tasse de bicarbonate de soude, trois cuillères à soupe d’acide borique, un gros morceau de camphre, et une pinte d’eau bénite qu’elle se fait livrer, à raison de deux gallons par semaine, directement de la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré. C’est son cousin Armand, un cultivateur de la région, qui se rend la quérir pour elle, confiant ensuite la précieuse cargaison à son beau-frère, un employé des chemins de fer, qui a pour mission de l’acheminer à sa destinataire. Voici donc que le lundi 5 août, à 4 heures et 28 minutes de l’après-midi, Meldrude a sa première contraction, suivie immédiatement de l’expulsion du bébé qui s’échappe d’elle comme une truite d’un filet de pêche, et se met à nager, gluant et ensanglanté, entre ses jambes toutes tremblotantes.
Une fois le choc et l’horreur passés, Meldrude empoigne l’enfant – un garçon – et sort du bain en prenant soin de ne pas s’entortiller les pieds dans le cordon ombilical. Avant d’alerter son mari et ses autres rejetons, qui sont dehors à faire ce qu’ils font d’habitude à cette heure-là, elle n’en a aucune idée et elle s’en fout, Meldrude coupe le cordon, enroule le bébé dans une serviette, enfile sa robe de chambre, se poudre le nez, et décolle une à une les mèches de cheveux qui lui tapissent le front pour ensuite les sculpter, une à une toujours, en forme de jolies petites bouclettes bien serrées. N’en pouvant plus d’entendre l’enfant pleurer, elle abandonne l’idée de s’appliquer du fard à joues et empoigne à nouveau le marmot qu’elle trimballe dehors, au grand soleil de fin de journée, afin de crier du haut du balcon pour que tous les voisins l’entendent, « V’là ton gars, Théo. Monte vite t’en occuper ! »
Le 11 septembre, les Red Sox de Boston ont raison des Cubs de Chicago et remportent les Séries mondiales. Le 17 octobre, Margarita Carmen Cansino, mieux connue sous le nom de Rita Hayworth, voit le jour à Brooklyn, New York, la fille de Eduardo Cansino, danseur de flamenco, et de Volga Hayworth, une Ziegfeld girl. Puis c’est la bonne nouvelle, alors que le 11 novembre marque la fin de la Première Grande Guerre ; plus de 25 millions de personnes sont mortes de la grippe espagnole au cours des six derniers mois, soit presque deux fois le nombre de personnes décédées pendant la guerre.
L’année 1918 se termine un mardi.
P.S. : L’enfant s’appelle Edmond, en l’honneur de son arrière-grand-père, un éleveur de poules qu’on disait grand charmeur de même que minable voleur.
Ce que Violette ressent depuis plus d’une semaine ; ce que Meldrude voit dans ses feuilles de thé depuis les deux dernières journées ; ce que je deviens, tranquillement pas vite, depuis bientôt deux mois et demi ; tout ceci est validé, confirmé et expliqué en l’espace de deux minutes et quart grâce à un appel du bon Docteur Hamel : Violette attend un bébé.
Violette dépose le combiné, s’envoie un sourire dans le miroir au-dessus du canapé, et s’empresse de retourner dans la cuisine où Meldrude – à la recherche du pilon à patates – est en train de foutre le bordel dans le tiroir à ustensiles. Violette, qui s’était précipitée pour prendre l’appel – pilon à la main – tasse gentiment la vieille femme et se remet à la tâche avec une ardeur renouvelée, ajoutant une généreuse portion de lait et deux bons gros morceaux de beurre à la mixture veloutée.
Théodore sort des toilettes, allume sa pipe, tousse un bon coup, crache dans l’évier, s’écrase dans sa chaise berçante, et finit par demander, la tête tremblante, « C’était qui, au téléphone ? »
Après avoir saupoudrer ses patates de poivre et de sel, Violette remet le chaudron sur le poêle, se tourne vers ses beaux-parents, brandit son ustensile, et annonce fièrement, « Je suis en famille. »
18h15
Georges (le frère de Violette) et Thomas (leur cousin) rentrent d’une autre grosse journée de travail à l’usine de parapluies. Une fois leurs mains lavées, ils s’installent à table et c’est là que Violette leur lance la bonne nouvelle. Patates, petits pois et hamburger steaks font le tour des assiettes dans une atmosphère de rires et d’allégresse.
19h38
Violette a lavé la vaisselle et est en train de plier le lavage qui a séché toute la journée sur les cordes, dans le passage. Elle espère qu’Edmond ne travaillera pas trop tard, et qu’il rentrera peut-être tout droit à la maison sans faire son détour habituel par la taverne. Il était tellement découragé, l’année dernière, quand ils ont perdu leur fils. Elle pense que c’est la raison pour laquelle son mari passe son temps à boire avec ses chums et que ça expliquerait même son air distant et son manque d’hygiène.
Décidément, ce bébé pourrait exaucer toutes ses prières.
19h46
La porte sonne. C’est Alice, la belle-sœur de Violette. Son mari, Henri, est le frère d’Edmond. Il est aussi son patron. En tant que contracteur, Henri s’occupe de la rénovation des salles de cinéma et des clubs de nuit un peu partout sur l’île de Montréal. Il appelle Edmond son « bras droit », mais en réalité, Edmond est aussi le bras gauche, la tête, le peintre, le menuisier et le contremaître ; il se tape tout le travail.
Violette aime bien son beau-frère, mais elle déteste sa belle-sœur. Elle la trouve arrogante, condescendante et totalement emmerdante.
Sans jeter ne serait-ce qu’un coup d’œil aux autres membres de la famille, figés sur leurs sièges, Alice ordonne à Violette de mettre son manteau – « Fais ça vite, le moteur roule ! » – elles se rendent à Côte Ste-Catherine, de l’autre bord du fleuve, où Alice a quelque chose à montrer à sa belle-sœur.
20h17
Traînant Violette par la manche de son manteau, Alice fonce à l’intérieur du Pink Flamingo, ignore bêtement le doorman (qui tend la main) et la fille du vestiaire (qui agite un cintre dans les airs), puis envoie revoler un palmier en plastique avant de fendre la foule et terminer sa course, Violette à ses trousses, en plein devant l’orchestre. Essoufflée, enragée, Alice pointe un doigt accusateur vers le milieu de la piste de danse, et c’est là que Violette aperçoit, dans les bras de ce que sa belle-mère appellerait une « cocotte », son Edmond qui danse langoureusement au son de Stardust – leur chanson.
20h18
Le tremblement d’utérus qui s’ensuit est tellement puissant que j’ai peur de voir mes 4 mm de chairs fragiles se déchiqueter à tout jamais.
Nous arrivons présentement dans un endroit que certains appellent Bardo
et que d’autres appellent de la foutaise.
(Les appareils photo sont interdits…et fermer vos cellulaires !)
Nous sommes en 1949. Je viens de passer la dernière heure à visionner ma vie antérieure avec un panel de huit juges, tous millénaires et bedonnants. Aussitôt sortie de la salle, je ne me souviens déjà plus de qui j’étais, où j’habitais, et encore moins de la façon dont je suis morte. Je me souviens toutefois avoir entendu des coups de feu, suivis immédiatement d’énormes éclats de rire du côté des juges alors que le visionnement – et du fait même ma vie – prenait fin.
On dit que c’est nous qui choisissons nos parents. Ce n’est pas tout à fait vrai. Les juges nous contraignent, gentiment mais fermement, à opter pour la famille qu’ils croient être bénéfique pour notre développement. Si vous n’êtes pas d’accord avec leur décision, vous êtes pris à rester ici le temps qu’il vous faudra pour en arriver à faire le choix…qu’ils ont choisi. Il y a des gens qui sont ici depuis plus de 800 ans, alors ça vous donne une petite idée à quel point les possibilités de réincarnation ne sont pas toujours alléchantes. Dans mon cas, je tiens à me dénicher une autre vie au plus sacrant afin de poursuivre le fil de mon karma. Je n’ai pas de préférences pour ce qui a trait au pays dans lequel on me parachutera, ni de la langue avec laquelle j’aurai à me débrouiller. Tout ce qui m’importe, c’est retourner sur Terre et avoir une autre chance de trouver le bonheur. Je n’en peux plus d’être parmi ces gens qui passent leur entre-deux-temps à enfiler différentes couleurs de peau, à hésiter devant la forme d’un œil ou d’un échantillon de nez, et j’en ai surtout marre de ce débat à savoir si l’on sera hétéro, homo, ou si on optera pour le combo.
Alors lorsque les juges me proposent la famille Meilleur de Verdun, au Québec, je suis tout excitée. C’est d’abord le fun, au début, d’avoir le privilège de les voir aller dans leur train-train quotidien ; les juges veulent ainsi s’assurer que nous sachions dans quoi nous nous embarquons avant de procéder au transfert final. Mais cela devient vite très plate de les voir aller. Le couple habite chez les parents de l’époux, et même s’ils sont déjà à l’étroit dans leur six et demi, au deuxième étage d’un duplex, madame insiste pour avoir des chambreurs – son frère et un cousin qui ont quitté leur village du Nouveau-Brunswick pour venir faire fortune à Montréal. J’avoue que les parents du monsieur ont l’air de bonnes et honnêtes gens – le vieil homme passe ses journées à se bercer dans la cuisine pendant que la vieille femme confectionne des chapeaux tous plus farfelus les uns que les autres. Et leur fils, lui, est sûrement le plus travaillant des époux car il rentre très tard, et ce à tous les soirs. Quant à la madame, elle ne me semble pas très heureuse. Elle vaque à ses tâches ménagères, jour après jour, préparant les repas, lavant vaisselle, planchers et vêtements, s’occupant des beaux-parents et faisant en sorte qu’ils soient contents du choix qu’a fait leur fils il y a de ça bientôt un an. Elle est un bon petit robot. Un robot siffleur, en plus. Elle peut siffler n’importe quoi, du plus récent succès populaire au plus ancien cantique catholique. Je me dis que ça doit devenir fatigant à la longue.
Mes pensées sont confirmées environ une semaine plus tard. J’ai pris l’habitude de m’asseoir dans l’herbe sous l’arbre de la sagesse, et voici que Philippe se présente à moi. Il a entendu parler de mon imminent retour sur Terre et désire me faire part de certaines informations. Je suis étonnée d’apprendre qu’il a lui-même été assigné à la famille Meilleur il y a à peine dix mois. Aussi pressé que moi pour quitter ces lieux, il a sauté sur l’occasion sans y accorder plus d’attention. Il fut conçu le jour même et se mit à pousser dans les entrailles de la femme siffleuse.
Les mois s’écoulent et bientôt Philippe se rend compte qu’il ne peut plus endurer les sifflements. Malgré que ceux-ci soient assourdis par le liquide amniotique et la présence de gras autour du ventre de la femme, il distingue fort bien le son strident et l’occasionnelle fausse note. Étant donné qu’il est trop tard pour avorter, Philippe procède au Plan B : il s’empiffrera autant qu’il le pourra afin de devenir très gros, et quand viendra le temps de la délivrance, il se pliera en deux et sortira fesses premières, un cas de siège qui, selon lui, figurera aux annales médicales.
Le plan a très bien fonctionné. Mais la dame est presque morte en tentant d’évacuer ce bébé de dix livres. En dernier, le docteur a dû le découper afin de le dégager, morceau par morceau…mort-né.
Maintenant je sais pourquoi la femme a cette tristesse dans le regard. Il y a à peine un mois qu’elle a perdu son enfant. Et même à ça, elle continue sa petite routine, faisant plaisir à tout son monde, sifflant pour effacer les heures, les jours, les peines.
Voici tout d’un coup que mon choix devient évident : je naîtrai dans cette famille et je m’arrangerai pour que ça marche.
C’est tout pour aujourd’hui, les amis. Désolée de vous annoncer que nous passerons la nuit ici ; nous n’avons pas encore terminé notre visite. Montez les tentes, préparez le feu, il fera un froid d’enfer sous peu. Je vous conseille fortement de ne pas vous aventurer trop loin du campement. Parce que vous pourriez ne plus revenir…du moins pas dans votre état original.