29 décembre 2007

Stardust

29 décembre 1949

17h53

Ce que Violette ressent depuis plus d’une semaine ; ce que Meldrude voit dans ses feuilles de thé depuis les deux dernières journées ; ce que je deviens, tranquillement pas vite, depuis bientôt deux mois et demi ; tout ceci est validé, confirmé et expliqué en l’espace de deux minutes et quart grâce à un appel du bon Docteur Hamel : Violette attend un bébé.

Violette dépose le combiné, s’envoie un sourire dans le miroir au-dessus du canapé, et s’empresse de retourner dans la cuisine où Meldrude – à la recherche du pilon à patates – est en train de foutre le bordel dans le tiroir à ustensiles. Violette, qui s’était précipitée pour prendre l’appel – pilon à la main – tasse gentiment la vieille femme et se remet à la tâche avec une ardeur renouvelée, ajoutant une généreuse portion de lait et deux bons gros morceaux de beurre à la mixture veloutée.

Théodore sort des toilettes, allume sa pipe, tousse un bon coup, crache dans l’évier, s’écrase dans sa chaise berçante, et finit par demander, la tête tremblante, « C’était qui, au téléphone ? »

Après avoir saupoudrer ses patates de poivre et de sel, Violette remet le chaudron sur le poêle, se tourne vers ses beaux-parents, brandit son ustensile, et annonce fièrement, « Je suis en famille. »

18h15

Georges (le frère de Violette) et Thomas (leur cousin) rentrent d’une autre grosse journée de travail à l’usine de parapluies. Une fois leurs mains lavées, ils s’installent à table et c’est là que Violette leur lance la bonne nouvelle. Patates, petits pois et hamburger steaks font le tour des assiettes dans une atmosphère de rires et d’allégresse.

19h38

Violette a lavé la vaisselle et est en train de plier le lavage qui a séché toute la journée sur les cordes, dans le passage. Elle espère qu’Edmond ne travaillera pas trop tard, et qu’il rentrera peut-être tout droit à la maison sans faire son détour habituel par la taverne. Il était tellement découragé, l’année dernière, quand ils ont perdu leur fils. Elle pense que c’est la raison pour laquelle son mari passe son temps à boire avec ses chums et que ça expliquerait même son air distant et son manque d’hygiène.

Décidément, ce bébé pourrait exaucer toutes ses prières.

19h46

La porte sonne. C’est Alice, la belle-sœur de Violette. Son mari, Henri, est le frère d’Edmond. Il est aussi son patron. En tant que contracteur, Henri s’occupe de la rénovation des salles de cinéma et des clubs de nuit un peu partout sur l’île de Montréal. Il appelle Edmond son « bras droit », mais en réalité, Edmond est aussi le bras gauche, la tête, le peintre, le menuisier et le contremaître ; il se tape tout le travail.

Violette aime bien son beau-frère, mais elle déteste sa belle-sœur. Elle la trouve arrogante, condescendante et totalement emmerdante.

Sans jeter ne serait-ce qu’un coup d’œil aux autres membres de la famille, figés sur leurs sièges, Alice ordonne à Violette de mettre son manteau – « Fais ça vite, le moteur roule ! » – elles se rendent à Côte Ste-Catherine, de l’autre bord du fleuve, où Alice a quelque chose à montrer à sa belle-sœur.

20h17

Traînant Violette par la manche de son manteau, Alice fonce à l’intérieur du Pink Flamingo, ignore bêtement le doorman (qui tend la main) et la fille du vestiaire (qui agite un cintre dans les airs), puis envoie revoler un palmier en plastique avant de fendre la foule et terminer sa course, Violette à ses trousses, en plein devant l’orchestre. Essoufflée, enragée, Alice pointe un doigt accusateur vers le milieu de la piste de danse, et c’est là que Violette aperçoit, dans les bras de ce que sa belle-mère appellerait une « cocotte », son Edmond qui danse langoureusement au son de Stardustleur chanson.

20h18

Le tremblement d’utérus qui s’ensuit est tellement puissant que j’ai peur de voir mes 4 mm de chairs fragiles se déchiqueter à tout jamais.

Eh bien…ça promet !


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